Ne vaticinez pas, vaticinent-ils,
qu’on ne vaticine pas ainsi ! Michée 2, 6
Les Suisses ont décidé que l’islamisation devait marquer un temps de minaret. Le 29 novembre 2009, ils ont entériné à 57,5 % l’inscription dans la constitution helvétique d’une interdiction de construire de nouveaux minarets. Le résultat « surprise » de la votation est un camouflet cinglant adressé aux élites du pays, qui avaient appelé à une mobilisation comparable à celle de 1939. Autant la campagne pré-référendaire a été peu ragoûtante, empilant amalgames sur raccourcis, autant la campagne post-référendaire est une campagne de vaticination à grande échelle, digne d’une pandémie de grippe ou plutôt de peste brune. Elle a donné lieu à un déculottage généralisé des bien-pensants. La « grande vidange collective des angoisses, des colères et des ressentiments » décriée par Le Temps aura éclaboussé tout le monde. Une configuration qui rappelle furieusement l’arrivée elle aussi « surprise » de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle française de 2002 et le référendum sur le projet de constitution européenne qui s’est tenu en France en 2004, avec son fameux plombier polonais (dont personne ne veut régulariser la situation, mais que tout le monde embauche…).
Au lendemain de la votation, intellectuels, hommes politiques et éditorialistes, tous ces gens bien intentionnés qui vivent d’amour et d’orfraie, ont laissé libre cours à leur dépit et à leur mépris, révélant enfin le fond de leur pensée. Ils digèrent très mal, en premier lieu, que les sondages aient menti, qui prédisaient un rejet de l’initiative à 53 %. L’instrument privilégié de contrôle des masses a été déjoué et ses principaux manipulateurs décèlent dans ce voile jeté sur les intentions de vote une stratégie fourbe ourdie pour des motifs inavouables. Ils refusent obstinément de comprendre ce que la psychologie sociale appelle la désirabilité sociale, c’est-à-dire que les gens répondent ce qu’on veut qu’ils disent : qui, hors de l’isoloir, ose dire qu’il n’est pas inconditionnellement en faveur d’une ouverture infinie ?
Après les admonestations donc, les remontrances, empreintes d’une condescendance qui montre l’ampleur du ressentiment jusque-là refoulé à grand-peine. « La peur et l’ignorance », titre l’éditorial du Temps le 30 novembre : « Les Suisses ont voté avec leurs tripes contre une disposition que leurs autorités et les élites politiques, économiques et religieuses leur demandaient à l’unisson de rejeter au nom de solides arguments rationnels. » Dès le lendemain, un autre éditorial enfonce le clou en fustigeant « l’excitation de passions primaires qui résident dans les individus ». Bref, il ne s’agirait là que d’une pendable patrie thérapie.
Dans le feu roulant quasi-planétaire de ces représailles, le sommet de l’ignominie a été atteint au Québec par l’éditorialiste du Devoir Serge Truffaut qui a fait à cette occasion la démonstration de son ouverture, en traitant la population suisse avec un dédain inouï. Pour ce misérable petit donneur de leçons, le vote du 29 novembre est une pure manifestation de racisme, qui exprime le « souhait de voir le musulman cantonné dans les bas-côtés de la société, (…) condamné à faire les travaux que les nationaux ne veulent plus faire depuis des lunes ». À sa décharge, pourtant débordante, reconnaissons que les Suisses ne veulent en effet plus construire de minarets, et ce depuis des croissants de lune. « Aujourd’hui, c’est le minaret, poursuit Serge Tout Faux, comme hier on interdisait que la hauteur de la synagogue dépasse celle de l’église et du temple. Quelle sera la prochaine mesure ? » « On veut – à défaut de pouvoir les expulser – les rayer symboliquement du pays », surenchérit quelques jours plus tard un de ses collègues. Pour ces experts de claques champions de l’amalgame c’est clair, les fours crématoires sont sur le point de se rallumer dans la plus ancienne démocratie du monde. Alors que, bon sang, le pays devrait ni plus ni moins se donner aux immigrants, à ces « gens qui se sont exilés en Suisse parce que les banques suisses financent la gabegie du monde ».
Après les remontrances sont vite venues les menaces. Dès le 1er décembre, rapporte complaisamment Le Temps, « la ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, change de ton : “ Chaque atteinte à la coexistence de différentes cultures et religions met aussi en danger notre sécurité ” (…). Ou formulé autrement: “ Si nous ne pouvons vivre ensemble harmonieusement, notre sécurité n’est plus garantie ” car “ la provocation risque d’appeler d’autres provocations, l’outrage d’attiser l’extrémisme ”. » Ne venez pas pleurnicher en cas d’attentat. Vous avez précipité les musulmans dans un saut à l’helvétique, ils vont vous revenir dans la figure avec une ceinture d’explosifs.
L’épouvantail d’un boycott économique a naturellement été agité. « Je crains les conséquences économiques », a lancé Eveline Widmer-Schlumpf, conseillère fédérale en charge du département de Justice et Police, qui en oublie ses attributions pour parler d’économie. Et si les émirs reprenaient leurs sous ? Interrogé à ce sujet, un financier de Genève a répondu : « Je ne vois pas pourquoi la clientèle du Golfe retirerait ses avoirs de Suisse. Où mettraient-ils leurs fonds : à Dubaï ? » Alors que, précisément au même moment, le non renouvellement Dubaï se profile à l’horizon ? Faut pas charia ! C’est au sommet des banques que devraient être érigés des minarets… L’assez folklorique Oskar Freysinger, un des promoteurs de l’initiative, n’a pas tort lorsqu’il déclare au Figaro : « Alors il faudrait se coucher pour vivre en paix ? (…) Si les conséquences sont telles, c’est la preuve que ce que nous faisons pour nous défendre est légitime. »
Et puis, pour finir, le Shah est sorti du sac, la vraie valeur accordée à la démocratie par l’élite politique a fait irruption au grand jour. D’abord par la bouche oraculaire de Daniel Cohn-Bendit, toujours aux avant-postes et qui a encore lancé un pavé, cette fois dans la mare : « Une votation comme celle des minarets, qui cible une communauté en particulier, a-t-il déclaré au Temps, restera une tache noire sur la réputation de la Confédération. Pour l’effacer, les Suisses n’ont qu’une solution: se mobiliser et revoter. » Mais c’est bien sûr ! Il faut revoter, tout comme l’équipe de France devrait rejouer son match de qualification à la Coupe du monde, à cause de la main de Thierry Henry… Il faudra même rejouer autant de fois que nécessaire pour que sorte enfin le bon résultat, comme à la loterie, ou pour l’indépendance du Québec. Au besoin, on truquera les résultats : bel exemple du droit à loto-détermination des peuples. Le Petit Prince hadîth : puisque c’est ainsi, nous reviendrons lundi. Pour vous serrer la vis. Car la démocratie se distingue de la dictature en ceci que la population y est à la vote du pouvoir, qui la mène d’une main d’affaires : elle doit se contenter de vivoter docilement en ne faisant que du vague.
À Genève, le maire Rémy Pagani (du parti « À gauche toute ! ») a été, lui, d’une absolue clarté : il a appelé à l’annulation pure et simple de l’interdiction des minarets, estimant qu’il s’agit là de « la seule mesure acceptable ». Pendant ce temps, rapportait l’Agence France-Presse, « à Lausanne, les manifestants ont marché du parvis de la cathédrale à la mosquée en scandant “non à l’exclusion”, “non à la discrimination”, “pour une Suisse solidaire” ou encore “nous sommes tous des musulmans” »… Quel chariabia !
Je vis loin de mon pays natal depuis fort longtemps, mais je puis témoigner de la très grande surprise qui fut la mienne, lors de mon dernier séjour, devant l’agacement, voire l’exaspération, de plusieurs de mes meilleurs amis, peu suspects de sympathie pour les idées prônées par l’UDC, le parti populiste qui a lancé et soutenu l’initiative : problèmes de délinquance, instrumentalisation des programmes de sécurité sociale, affaissement de la qualité de l’éducation, attribué en premier lieu au nombre jugé excessif d’élèves d’autres cultures et d’autres langues, etc.
Le journal 24 Heures annonce dans son édition du 2 décembre 2009 que la gare d’Yverdon-les-Bains, ma ville d’origine, sera équipée en 2010 de neuf caméras de surveillance. Il y a 20 ans, lorsque j’allais quotidiennement y prendre le train pour me rendre à l’université de Lausanne, rares étaient ceux qui prenaient la peine d’y attacher leur vélo… Cette ville de 30 000 habitants est paraît-il devenue une plaque tournante du trafic de drogue. Ce n’est certes pas la Seine-Saint-Denis, mais la Suisse a bien changé.
Mon éloignement m’a préservé des relents les plus fétides de la campagne en faveur de l’interdiction pour me permettre d’en considérer l’issue avec un peu de calme. Peu importe qui a voté et pour quelles raisons car, comme dit Nicolás Gómez Dávila, « seul est intelligent celui qui ne craint pas d’être d’accord avec des sots ». C’est exactement ce qu’affirme au Temps Huseyin Enhas, Turc alevi (donc musulman) arrivé en Suisse en 1982 et naturalisé : « Comme la très grande majorité des Alevis, les minarets et les burqas m’indisposent. Je soutiens donc l’initiative. Comment je réagis quand on m’accuse de faire le lit des initiants qui en profitent pour faire des amalgames sur l’islam ? Je réponds: ce n’est pas parce que la pluie ramène la boue qu’il faut être contre la pluie. »
Sur le fond, les Suisses n’ont génocidé personne, n’en déplaise aux méditorialistes du Devoir, ils n’ont pas expulsé qui que ce soit, ils n’ont pas même limité la liberté religieuse des musulmans qui jouissent toujours du droit de prier dans des mosquées, le vendredi ou quand bon leur semble. Les bonnes âmes errantes devraient peut-être commencer par adresser les moulinets de leurs petits bras à des contrées où la liberté religieuse est réellement mise à mal, par exemple à tous les pays musulmans, l’« européenne » Turquie en tête, elle qui a poussé les plus hauts cris. Des urnes helvètes est seulement sorti un message fort, dont ses détracteurs outrés ont beau jeu d’affirmer qu’il ne répond à aucune menace réelle. Pensez-vous ! Il n’y a que quatre minarets en Suisse ! Au total, les musulmans sont environ 400 000, soit à peine plus de 5 % de la population. En outre, ce ne sont pas, pour la grande majorité, de méchants barbus, mais de paisibles moustachus, turcs et surtout kosovars (il en est arrivé près de 200 000 depuis 1990).
La première réaction des élites bien-pensantes est toujours de nier les fondements des inquiétudes de la population : « Vous ne devez pas avoir peur. Vous n’en avez pas le droit. » Au Québec, c’est ce que le petit prof Gérard Bouchard ne cessait de répéter sur tous les tons lors des audiences de la commission (comme dans « faire sa petite commission ») sur les « accommodements raisonnables » qui porte son nom. Or justement, la Suisse est loin d’être irréprochable, mais elle n’est visiblement pas encore dévastée par l’angélisme donneur de leçon qui aura (si ce n’est déjà fait) raison du Québec, arasé par ladite commission ou par l’inquisition de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse. C’est également le sort kirpan au nez du Canada. La Suisse, elle, n’a pas attendu qu’affluent les demandes d’accotements raisonnables entre minarets et clochers pour tracer la ligne jaune.
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